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Avec 2 000 objets disparus, le British Museum affronte une crise historique, mais ce n’est pas la première

Lawrence Alma-Tadema
Lawrence Alma-Tadema – Phidias montrant la frise du Parthénon à ses amis, 1868. Wikipedia.

Catharine Titi, Université Paris 2 Panthéon-Assas

Depuis la mi-août, le British Museum est au cœur d’un scandale après le vol d’environ 2 000 objets de ses collections. Un vol dont on soupçonne qu’il a été commis au sein même de l’institution sur une période de vingt ans. Alerté de la vente d’objets présumés volés dès 2021, le musée n’a pris des mesures que début 2023.

Ce n’est pas la première fois que le musée fait l’objet de critiques et que son système de conservation est remis en question. Cet article se penche sur quelques incidents notoires liés à la conservation de sa collection.

Le scandale de Duveen

Le plus célèbre de tous est celui-ci : le scandale de Duveen, ainsi nommé d’après Lord Joseph Duveen, un marchand d’art ultra-riche à l’éthique douteuse, bienfaiteur du British Museum. Pendant longtemps, les responsables du musée ont soutenu que les marbres du Parthénon seraient mieux protégés s’ils restaient à Londres, car les Grecs n’étaient pas en mesure d’en prendre soin. Cet argument a été abandonné après qu’il a été révélé qu’à la fin des années 1930, le musée avait fait gratter les marbres avec des outils abrasifs, détruisant leur surface d’origine, leurs pigments et les traces d’outils encore visibles avant cette calamiteuse « restauration ».

Les temples grecs de l’Antiquité étaient richement peints, mais les restes polychromes n’étaient pas du goût de Duveen. Un administrateur du British Museum témoigne de l’attitude de Duveen à l’époque :

« Duveen nous a fait la leçon et nous a harangués, et nous a raconté les absurdités les plus désespérantes sur le nettoyage des œuvres d’art anciennes. Je suppose qu’il a détruit plus d’œuvres des maîtres anciens par excès de nettoyage que n’importe qui d’autre au monde, et maintenant il nous dit que tous les vieux marbres devaient être nettoyés à fond – à tel point qu’il les tremperait dans l’acide. Nous avons écouté patiemment ces folies vantardes… »

Les hommes de Duveen avaient libre accès au musée et étaient même autorisés à donner des ordres au personnel du musée. Bientôt, dans une tentative malencontreuse de blanchir ce qui restait de la décoration polychrome d’origine, ils commencèrent à frotter les marbres. Ce « nettoyage » a duré quinze mois avant d’être interrompu. Une commission d’enquête interne conclut que les dégâts occasionnés « sont évidents et ne peuvent être exagérés ».

British Museum dome by Eric Pouhier
La Grande Cour du British Museum, vue d’ensemble. Photo by Eric Pouhier.

Afin d’éviter que sa réputation ne soit entachée, le musée a gardé le silence et a nié que quelque chose de fâcheux s’était produit. Éventuellement, les marbres ont été placés dans la galerie Duveen, nommée en l’honneur de l’homme responsable de leur endommagement.

Le « nettoyage » de Duveen a été gardé secret pendant 60 ans jusqu’à ce qu’il soit découvert par l’historien britannique William St Clair. St Clair, qui était auparavant favorable au maintien des marbres au British Museum, est devenu l’un des plus ardents défenseurs de leur rapatriement.

Le nettoyage des marbres par Duveen n’a pas été le seul à susciter la consternation. Une série de lettres publiées dans le Times dès 1858 s’inquiétait du « nettoyage » des marbres et accusait le musée de « vandalisme ». Il est probable que si ces premiers avertissements avaient été pris en compte, le nettoyage de Duveen aurait pu être évité.

Accidents et autres polémiques

Les accidents arrivent, et le British Museum n’a pas été épargné. Des documents publiés en vertu de la législation sur la liberté d’information montrent que dans les années 1960 et 1980, des visiteurs et un accident de travail ont endommagé de façon permanente des figures des frontons du Parthénon.

Lors d’une conférence organisée en 1999 dans le musée, des sandwiches ont été servis dans la galerie Duveen et les invités ont été encouragés à toucher les sculptures antiques. De nombreuses personnes présentes ont trouvé ce geste tellement inconsidéré qu’elles ont quitté la galerie. Un journaliste du New York Times a titré un de ses articles : « On Seeing the Elgin Marbles, With Sandwiches » (Voir les marbres d’Elgin, avec des sandwiches).

Le prêt secret de 2014 de la statue couchée du dieu grec de la rivière Ilissos (statue issue du fronton ouest du Parthénon) au musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg, alors que l’Europe avait imposé des sanctions à la Russie pour l’annexion de la Crimée, a également provoqué un incident dimplomatique. Le prêt n’a été annoncé qu’après le transfert de la statue à Saint-Pétersbourg.

Une controverse d’un autre ordre concerne les objets de la collection du musée qui font l’objet de demandes de rapatriement. Contrairement à d’autres institutions, telles que le V&A, le British Museum a été confronté à un concert de demandes de restitution concernant des objets très spécifiques de sa collection. Le musée a fermement refusé de s’engager dans le débat, bien que depuis le début de l’année, il tente de convaincre la Grèce d’accepter un « prêt » des marbres du Parthénon, considérant apparemment qu’il s’agit là d’un moyen d’entrer dans le débat sur le rapatriement.

Bien entendu, le musée est lié par la loi de 1963 sur le British Museum en matière d’aliénation, mais c’est une question à aborder dans un autre article.

Les problèmes actuels du musée

Aujourd’hui, le British Museum tente de réparer l’atteinte à sa réputation, au moment où le musée espère récolter 1 milliard de livres sterling pour des travaux de rénovation indispensables.

La moitié de la collection du musée est non cataloguée, et cette absence d’inventaire a certainement facilité les vols. Le fait qu’il ait fallu si longtemps pour découvrir les vols soulève également la question de savoir ce qui a pu disparaître davantage sans laisser de traces.

Pourtant, on ne peut s’empêcher de s’interroger : Les malheurs actuels du British Museum font-ils trembler d’autres directeurs de musées ? Combien de musées ont des pièces non cataloguées dans leurs réserves ? Lorsqu’un musée comme le Louvre explique que sa base de données contient des entrées pour plus de 480 000 œuvres, s’agit-il de l’ensemble de sa collection ou seulement d’un pourcentage de celle-ci ? Dans un grand nombre de cas, nous ne le savons tout simplement pas.

Le British Museum n’a pas encore annoncé le nombre exact d’objets volés. Mais comment connaître le nombre exact d’objets disparus sans inventaire ? Plus difficile encore, comment identifier les objets, sans parler de prouver la propriété, sans inventaire ?

En la matière, le secret est tout à fait inhabituel. Le partage d’informations sur les objets volés permet d’identifier et de retrouver ces objets. C’est précisément pour cette raison qu’Interpol tient à jour une base de données accessible sur les œuvres d’art volées. Mais pour qu’un objet soit enregistré dans la base de données, il doit être « entièrement identifiable ». Le problème, c’est que le musée est probablement encore en train d’essayer d’identifier ce qui a disparu. Comment identifier complètement un objet non catalogué et non photographié ?

Le fait que cette liste demeure secrète tient peut-être à autre chose. Et si certains des objets volés identifiés étaient des objets contestés ayant fait l’objet de demandes de restitution ? Pour l’instant, nous ne pouvons que spéculer.

La crise comme opportunité

Après la démission du directeur Hartwig Fischer, un directeur intérimaire, Sir Mark Jones, a été nommé. Le poste permanent est à pourvoir. Tristram Hunt, directeur du V&A, qui semble être à l’origine de l’initiative visant à réviser les lois sur l’aliénation des œuvres d’art, figure parmi les candidats évoqués au poste de directeur du musée. La sélection du prochain directeur du musée est une étape cruciale dans l’évolution vers un British Museum moderne qui ne se contente pas de rénover ses galeries, mais reconstruit son image conformément aux nouvelles valeurs du XXIe siècle.La Conversation

Catharine Titi, Research Associate Professor (tenured), French National Centre for Scientific Research (CNRS), Université Paris 2 Panthéon-Assas

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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