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La Petite sirène, une héroïne revendicatrice, indépendante, et complexe

Halle Bailey by Disney
La Petite sirène présente une héroïne (Halle Bailey) volontaire et indépendante. Photo par Disney.

Anne-Sophie Gravel, Université Laval

À sa sortie en mai, le très attendu remake du film La Petite sirène, dont l’annonce de l’actrice principale avait suscité la controverse, a été taxé par certains de présenter un modèle de féminité réducteur et potentiellement néfaste pour les jeunes filles.

Or, l’analyse des motivations de l’héroïne, de la chanson thème et des représentations de la masculinité dans le film permet de démontrer que la jeune sirène est un personnage plus indépendant qu’il n’y parait.

Doctorante en littérature et arts de la scène et de l’écran, mes recherches se situent à l’intersection des études féministes et audiovisuelles.

Ariel, anthropologue

Dans les deux moutures du film, la protagoniste Ariel apparait pour la première fois à l’écran lors d’une scène d’exploration d’épave de navire, que la sirène fouille à la recherche d’artefacts humains. Au péril de sa vie (elle déjoue un requin), elle parvient à récupérer une fourchette qu’elle s’empresse de montrer à une mouette qui prétend (à tort) connaître la société humaine. Il est alors dévoilé que la péripétie de l’épave a fait rater à Ariel un concert organisé par son père Triton auquel elle avait promis de participer.

Les premières minutes du film servent à démontrer qu’Ariel détient une personnalité aventureuse, débrouillarde et indocile et qu’elle n’a que faire des activités protocolaires qui lui sont imposées par son statut de princesse.

Le public découvre ensuite que la jeune fille, fascinée par l’être humain, a aménagé une grotte secrète où elle entrepose une multitude d’objets dont elle tente de comprendre l’utilité. Les scénarios des deux films introduisent ainsi la protagoniste en la définissant par son engouement pour l’exploration et pour l’étude d’une culture étrangère, et ce, bien avant que la sirène ne fasse la rencontre d’un prince. À bien des égards, loin de se résumer à l’héroïne naïve et stupide qui lui est parfois reproché d’être, Ariel est en fait une anthropologue passionnée : la réduire à sa quête amoureuse ne rend pas compte de la complexité de sa personnalité.

Part of Your World

La chanson thème “Part of your World”, loin d’être une mielleuse déclaration d’amour à un jeune homme, est plutôt l’aveu d’une grande ambition : Ariel voudrait devenir humaine.

Une recension des verbes employés dans la chanson permet de constater la détermination d’Ariel. En plus des nombreuses répétitions du verbe “vouloir” (« Je veux »), les paroles dévoilent son agentivité : elle veut voir, confirmer des hypothèses, explorer, déambuler et dépenser son temps librement. Surtout, la chanson culmine sur une phrase où elle proclame se sentir prête à acquérir de nouvelles connaissances et obtenir de vraies réponses à ses questions.

De plus, plusieurs aspects des paroles sont susceptibles de susciter l’identification du jeune public à la détermination de l’héroïne. En plus des nombreux « tu » employés, les attitudes humaines qui l’émerveillent sont celles des enfants : sauter, danser, éviter de se faire gronder par ses parents. Les enfants peuvent se reconnaître dans ces situations et comprendre qu’Ariel envie leur autonomie. À la fin de la chanson, elle décrit les humaines comme de « brillantes jeunes filles prêtes à se tenir debout ». Ariel dépeint ainsi avec admiration les filles qui écoutent le film et témoigne d’une grande estime pour la ténacité qu’elle leur prête.

Donner sa voix

Le principal reproche adressé au conte La Petite sirène est que l’héroïne troque sa voix contre la possibilité de séduire le Prince Éric. La symbolique du sacrifice est indéniablement déplorable, d’autant que le temps de parole accordé aux personnages féminins de Disney demeure très limité.

Toutefois, la perte et le regain de la voix d’Ariel témoignent d’une progression dans le récit. Dans les scènes de la première moitié du film (celles sous la mer où Ariel a sa voix), la sirène n’est pas du tout écoutée par les autres personnages qui monologuent ou lui coupent fréquemment la parole.

La version de 2023 du film montre efficacement qu’une fois sur terre, malgré son mutisme, Ariel et Éric réussissent à converser parce qu’elle est expressive et qu’Éric porte attention de décoder ses réactions. Pour la première fois, Ariel a trouvé quelqu’un qui accepte de répondre à ses interrogations sur le fonctionnement du monde et qui la prend au sérieux. Réciproquement, elle partage avec lui certaines connaissances sur l’océan.

Mais avant de mener le combat final, Ariel reprend sa voix que s’était appropriée Ursula : elle revendique la pleine possession de ses facultés et de son individualité.

Sensible et attentif Prince Éric

Dans le film de 1989, Éric est celui dont la quête est principalement amoureuse. Dès sa première apparition à l’écran et à plusieurs reprises, il réitère que son plus grand souhait est de trouver l’amour. Éric s’inscrit ainsi en dehors de certains stéréotypes de la masculinité répudiant la sentimentalité des hommes.

C’est cette sensibilité qui, par ailleurs, semble éveiller l’intérêt d’Ariel. La première fois qu’elle l’aperçoit, elle constate son empathie puisqu’en plein naufrage, il est le dernier à quitter le bateau, tant il tient à s’assurer que tous (son chien Max inclus) réussissent à rejoindre un canot de sauvetage. Ariel découvre en Éric la bonté dont elle est la seule sirène à croire les humains capables : le jeune homme symbolise qu’une vie sur terre est possible pour elle, puisqu’elle pourrait y côtoyer des semblables.

Dans l’adaptation de 2023, une chanson chantée par Éric a été ajoutée et contribue à subvertir le stéréotype de la jeune fille en détresse. Dans Uncharted Waters, Éric confesse être chamboulé depuis son sauvetage des eaux par une jeune fille qu’il est désespéré de voir reparaître. Les verbes d’action, dans les paroles, sont attribués à Ariel (« Tu m’as trouvé », « Tu m’as secouru », « Viens me chercher »), de sorte qu’Ariel parait toute puissante et lui, offert.

Les rôles s’en trouvent inversés par rapport aux modèles culturels traditionnels qui assignent le masculin à l’actif et le féminin au passif.

Voir plus loin que la quête amoureuse

Il convient de rappeler qu’en 1989, La Petite sirène marquait le retour des longs-métrages d’animation Disney après un long hiatus. Les autres princesses de Disney étaient alors Blanche-Neige (1937), Cendrillon (1950) et Aurore (1959), qui incarnaient des modèles féminins de douceur et de modestie en vogue dans les années 40 et 50. Aventurière et têtue, Ariel marquait le début d’une nouvelle ère par rapport à ce que les enfants avaient connu jusque-là.

Le fait de se questionner sur la figure qu’incarne Ariel en 2023 parait assez sain, puisque les modèles féminins forts se font encore très peu nombreux à l’écran et que la recherche atteste de l’importance pour les enfants d’avoir accès à des personnages de filles débrouillardes et complexes.

Néanmoins, il faut étendre ces exigences à l’ensemble des productions populaires et porter attention à ne pas tourner systématiquement en dérision les goûts des jeunes filles, faute de quoi on risque de nier les ambitions et le vécu complexe de plusieurs héroïnes jeunesse. Certaines analyses rendent compte, par exemple, du fait que réduire Cendrillon à sa quête amoureuse témoigne d’une incompréhension de certains enjeux de la violence domestique.La Conversation

Anne-Sophie Gravel, Doctorante en littérature et arts de la scène et de l’écran (concentration cinéma), Université Laval

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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